Enseigner en CPGE : La fin des carrières ?

, par  Antoine Leandri

À la suite de l’Appel transmis au cabinet du ministre de l’éducation nationale, tout porte à croire qu’il sera mis fin aux abus signalés. Les menaces qui ont pesé, en 2017, sur des professeurs de CPGE, ont été levées. Et les conditions semblent désormais réunies, en particulier en philosophie, pour un retour à une situation normalisée.

Cet article vise à montrer l’un des enjeux des rétrogradations de professeurs de classes préparatoires eux grandes écoles (CPGE) opérées ces dernières années par l’inspection générale (voir Lettre ouverte à l’inspection) : ces pratiques remettent en effet en question l’existence et la possibilité d’une carrière dans ces classes et conduiraient, si elles étaient systématisées, à transformer les nominations en CPGE en simples missions ponctuelles susceptibles d’être mises en question chaque année. Si cela devait être confirmé, ainsi que l’usage qui est désormais fait par l’inspection générale de l’article L421-10 du Code de l’éducation, il faudrait en informer les candidats à une mutation en CPGE, afin qu’ils sachent qu’en acceptant un poste éloigné de leur domicile, ils s’exposent à devoir y rester un temps indéterminé sans y conserver le service pour lequel il avaient accepté cet éloignement.

On a opposé aux protestations contre les "rétrogradations" de professeurs de CPGE que, "d’un point de vue administratif", une modification de service ne peut être considérée comme une rétrogradation, car, toujours d’un point de vue administratif, "tous les services se valent". Autre argument, d’un caractère plus "moral" que purement administratif : refuser, pour un professeur de philosophie par exemple, de reprendre un service en CPGE commerciale ou scientifique, lorsqu’on a été professeur de khâgne, serait faire preuve de "mépris" pour les élèves de ces classes. Il n’y a donc pas, ou il ne devrait pas y avoir, de "hiérarchie" entre les services.

L’argument "moral" est à la fois hypocrite (après avoir critiqué l’enseignement d’un professeur, on lui retire une classe littéraire pour lui confier une classe commerciale ou scientifique – comme si les défauts qu’on lui reproche ne portaient pas à conséquence lorsqu’on enseigne dans ces classes – tout en lui disant que toutes les classes se valent et qu’il ne doit donc pas mépriser ce qu’on lui propose !) et confus : la hiérarchie liée aux coefficients, aux horaires et aux exigences plus élevées de la discipline selon les classes n’implique évidemment pas un jugement de valeur sur les élèves ni une remise en cause du plaisir et de l’intérêt que l’on peut prendre à enseigner dans ces classes.

L’argument administratif est irréfutable (les seules distinctions reconnues administrativement sont celles des corps – certifiés, agrégés, chaires supérieures – et des échelons), mais sans pertinence : la carrière des professeurs de CPGE, et la hiérarchie des services qui fonde cette carrière, sont indépendantes du statut administratif (la carrière d’un professeur de chaire supérieure, par exemple, se fait dans le cadre d’un statut administratif inchangé).

Reste donc à savoir si l’idée d’une hiérarchie des services et par conséquent d’une carrière des professeurs de CPGE est fondée, indépendamment de tout jugement moral, ainsi que de la question du statut administratif des professeurs. Il faut distinguer ici deux problèmes distincts : celui du caractère réel ou imaginaire des hiérarchies entre les services tels qu’ils existent et tels qu’ils sont proposés aux professeurs qui participent au mouvement national des postes spécifiques ; et celui du caractère souhaitable ou non d’une prise en compte de la distinction des services dans l’évolution d’une carrière en CPGE : la non prise en compte d’une hiérarchie des services conduirait alors à considérer que, pour les professeurs de CPGE comme pour les autres, la seule progression possible se mesure à la rémunération liée au grade et à l’échelon atteints, ou à la satisfaction de voeux purement géographiques.

Concernant le premier point, la hiérarchie des services est implicitement reconnue par les professeurs lors de la formulation de leurs voeux, qui la présuppose toujours, et par l’inspection générale elle-même, qui se fonde sur cette hiérarchie pour procéder aux promotions. C’est ainsi que Paul Mathias, Doyen de l’inspection générale de philosophie, déclarait le 5 février dernier devant le "groupe de travail" sur les nominations en CPGE : "Il y a une hiérarchie dans les postes : il faut être passé par les classes scientifiques avant d’accéder aux classes commerciales et littéraires" (compte-rendu du GT par le SNALC, p. 19).

Cette hiérarchie, reconnue par tous, y compris par les inspecteurs généraux qui feignent de l’ignorer, en refusant que l’on parle de "rétrogradation" lorsqu’ils font retirer à un professeur tout ou partie de son service après une inspection, est-elle contestable ? L’hostilité envers toute hiérarchie entre les services et entre les professeurs est souvent donnée comme argument pour justifier les rétrogradations opérées par l’inspection générale. Il faudrait équilibrer les services pour éviter de trop grandes inégalités entre les professeurs et, dans les cas où cette égalité des services n’est pas possible, il faudrait alors instaurer un "roulement", afin que ce ne soient pas toujours les mêmes professeurs qui bénéficient des meilleurs services. Mais mettre fin à la hiérarchie des services n’est évidemment pas possible (tous les établissements n’offrent pas les mêmes types de classes, ni toujours la possibilité de les répartir de façon égale), et chercher à tout prix à la réduire peut comporter des inconvénients pédagogiques (cloisonnement des enseignements d’une même classe en vue d’un partage, ce qui introduit des rigidités horaires pour le traitement des diverses parties du programme, et ne permet pas d’établir de liens entre elles, etc.). Faut-il alors, à défaut de pouvoir supprimer la hiérarchie des services, établir un roulement dans leur attribution, afin de supprimer au moins la hiérarchie des professeurs ? Mais comment mettre en oeuvre un tel "roulement" ? En le faisant dépendre de visites d’inspection régulières, visant à vérifier la qualité de l’enseignement ? Mais cela serait maintenir la hiérarchie des professeurs que l’on prétend combattre, en en faisant simplement une hiérarchie constamment remise en question et dépendant de l’arbitraire du jugement d’un inspecteur sur une séance isolée. Le seul moyen permettant de mettre fin à toute hiérarchie serait l’instauration d’un roulement systématique (au bout d’un petit nombre d’années, par exemple 4 ans, comme pour la participation aux concours de recrutement) et le tirage au sort pour les postes attribués au terme de la période fixée.

Faut-il ainsi remettre en question les carrières des professeurs, et la "hiérarchie" des services qui leur est associée, au profit d’une succession de missions d’enseignement révocables à tout instant (de missions simplement ponctuelles par conséquent) et dépendant (si l’on veut aller jusqu’au bout du refus de toute hiérarchie) du tirage au sort ? La simple prise de conscience des conséquences peu raisonnables, voire absurdes, des conditions de mise en oeuvre d’une telle politique devrait suffire à la disqualifier. De plus, l’existence d’une carrière et d’une hiérarchie des services est loin d’être arbitraire ou injuste. C’est justifié, en particulier, par la nécessaire prise en compte de l’expérience acquise par les professeurs dans l’attribution d’un service : de même qu’il est évidemment plus facile à un professeur débutant de construire un cours pour des classes dont les horaires et les programmes sont relativement réduits, que de se voir confier directement en philosophie une terminale L à 8h, dont le programme est plus ample, de même, toujours pour s’en tenir à l’exemple de la philosophie, lorsqu’on se voit confier, plus tard, des CPGE, construire un cours de 3h hebdomadaires en classe préparatoire commerciale sur un thème changeant chaque année suppose sans doute une solide culture (qui ne s’acquiert pas seulement pendant les années où l’on est étudiant, mais se forme largement aussi pendant les premières années d’enseignement), mais à un moindre degré que celle qui est requise pour préparer un cours de khâgne de 4h ou 6h hebdomadaires. Cela justifie pleinement une progression dans les attributions de services en relation avec la progression de l’expérience acquise. Ajoutons que l’investissement important requis par l’enseignement en CPGE est difficilement compatible avec des missions ponctuelles. Il n’a de sens que si une projection est possible sur le long terme, comparable à un projet de carrière universitaire.

Pour toutes ces raisons, les professeurs de CPGE doivent pouvoir bénéficier d’une véritable carrière, protégée des rétrogradations arbitraires, condition de leur investissement et garantie de leur liberté pédagogique.