Dissertation ou composition ?

, par  Antoine Leandri

Dissertation ou composition ?

Le latin dissertatio vient du verbe disserere (de sero, sertum, « nouer », « lier », « entrelacer », avec le préfixe dis- indiquant la séparation) : il s’agit donc, dans une dissertation, d’articuler des idées sans les confondre, d’unir analyse et synthèse. En ce sens, Socrate « disserte » dans le Phédon (« quae Socrates de immortalitate animorum disseruisset », Cicéron, De senectute, XXI). En un sens plus étroit, l’art de disserter, ars disserandi, ne porte que sur les questions discutées, et relève donc davantage de l’argumentation que de la démonstration, de la « dialectique » que de la science (cf. l’Ars disserendi d’Adam de Bersham). Mais dans tous les cas, elle n’est pas une simple « composition », un simple agencement de connaissances données et non discutées : qu’elle procède ex principiis ou de manière dialectique, elle vise à présenter une recherche et à résoudre un problème, et non à trouver un ordre d’exposition pour des connaissances acquises.

On a tenté, récemment, de justifier une initiation à la philosophie qui remplacerait la dissertation par un « travail de combinaison et d’agencement » (S. Charbonnier, Que peut la philosophie ?, Seuil, 2013, p. 184), ou de « compilation » (p. 186), sélectionnant des textes (par exemple sur Internet) pour composer un devoir (« copier/coller », p. 185), par le fait que cela permettrait de « ne pas perdre d’emblée certains élèves pour la seule raison qu’ils n’aiment pas écrire » (p. 186) et aussi, plus radicalement, parce que cela conduirait à rompre enfin avec « le mythe selon lequel je suis l’auteur de mes propres idées » (p. 185), et « l’idée que l’on pense par soi-même » (p. 186). La même hostilité envers tout appel à « penser par soi-même », ainsi qu’une définition de la pensée comme « construction », se retrouve dans une conférence de Paul Mathias (inspecteur général de philosophie, doyen du groupe jusqu’en août 2017, et concepteur, par conséquent, de la nouvelle épreuve de « composition » de la série hôtelière du bac technologique), « La philosophie, marqueur de l’enseignement français », prononcée en avril 2017 devant le congrès de la Mission Laïque Française :
Si on laisse de côté le caractère réducteur d’une telle conception de la pensée, ramenée à sa dimension combinatoire, à l’exclusion de toutes les autres (réfléchir, juger, douter, critiquer, questionner, argumenter, etc.), le rejet de « l’idée que l’on pense par soi-même », sur lequel repose le rejet de la dissertation, repose sur une étonnante méconnaissance du sens de cette formule : « penser par soi-même » n’est évidemment pas, en effet, penser seul ! Il suffit, pour s’en convaincre, de comprendre que l’on peut, et même que l’on doit, dans un dialogue, s’efforcer de penser par soi-même, et de répondre aux questions en s’efforçant d’être présent à ce qu’on dit, de penser ce qu’on dit (c’est ce que demande, par exemple, constamment Socrate à ses interlocuteurs), alors même que l’on parle et que l’on pense avec quelqu’un. Et lorsque Kant formule avec force cette exigence de « penser par soi-même » comme quelque chose qui doit s’imposer à tous ceux qui prétendent être des « penseurs » (Anthropologie d’un point de vue pragmatique, § 59), et comme une maxime du sens commun (Critique de la faculté de juger, § 40), il l’associe étroitement à une maxime dont il la déclare inséparable : celle de « penser en se mettant à la place de tout autre » (Ibid.). Ce n’est sans doute pas facile (comme le souligne Kant au début de Qu’est-ce que les lumières ?), c’est peut-être un processus infini vers un idéal qui ne sera jamais complètement réalisé (on n’en finit peut-être jamais de se libérer de ses préjugés, ou de devenir intellectuellement « majeur »), mais sans cet effort, quel peut être le sens d’une culture philosophique ?